La chaleur de juillet nous accablait ; le vaisseau, dans un calme plat, sans voile et trop chargé
de ses mâts, avait perdu son équilibre. Brûlé sur le pont et fatigué du mouvement, je voulus me
baigner et, même si nous n'avions pas de chaloupe dehors, je me jetai à la mer.
Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers m'imitèrent. Je nageais sans regarder le
vaisseau ; mais, quand je vins à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'avait déjà entraîné bien
loin. Les matelots, alarmés, avaient filé une corde robuste aux autres nageurs. Aussitôt, des requins
se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait du bord des coups de fusil pour les écarter.
Les vagues étaient si grosses qu'elles retardaient mon retour et épuisaient mes forces. J'avais un
vide énorme au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m'emporter un bras ou une
jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cherchait à descendre un canot dans la mer, mais il
fallait établir un appareil de levage, et cela prenait un temps considérable.
Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva ; le vaisseau, gouvernant un peu,
s'approcha de moi. Je pus m'emparer de la corde ; mais les passagers, qui m'avaient imité, s'étaient
accrochés à cette corde, et quand on nous attira au flanc du bâtiment, me trouvant à l’extrémité de
la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids.
On nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les mouvements des vagues continuaient ; à
chacun d'eux, nous plongions d'un mètre dans l'eau, ou nous étions suspendus en l'air à la même
distance, comme des poissons au bout d'une ligne. Enfin, on me hissa sur le pont, à demi mort.
D’après Chateaubriand, Le Voyage en Amérique